vendredi 17 septembre 2010

Louise ou Coco (Chanel)




(cet article est la réécriture de celui du mois de mai consacré à ce même parfum)

Coco est un parfum injustement méconnu. Inconnu dans le sens où sa petite soeur Coco Mademoiselle, qui n'a de parenté avec son ainée que le nom, est incroyablement populaire alors qu'en comparaison, Coco a l'air d'un parfum confidentiel. Ce n'est pas que l'insipide Coco Mademoiselle soit un mauvais parfum, mais en comparaison avec sa jolie grande soeur, ce néo-chypre propret - accessoire parfait des jeunes filles de bonne famille à mèche et sac Longchamp - fait bien pâle figure avec ses accents fruités et clean.


En comparaison, Coco a une sensualité plus affirmée, et en même temps plus ambigüe. Fausse femme fatale et vraie ingénue ? Ou l'inverse. Car Coco est un parfum qui se remarque. Première composition du nez Jacques Polge au sein de la maison Chanel, ce jus sorti en 1983 a été inspiré par une visite du parfumeur dans les appartements de Gabrielle Chanel, au 31 rue Cambon. Un lieu marquant, baroque, avec ses tentures, ses sculptures et ses paravents de laque. Jacques Polge en a tiré un parfum oriental complexe et savoureux.


Ses accents orientaux l'inscrivent directement dans l'optique des parfums capiteux de l'époque, initiés en grande partie par Opium de Yves Saint-Laurent, sorti en 1977 (ou Youth Dew de Estée Lauder pour certains). Les adjectifs ne manquent pas pour décrire Coco. Ce parfum s'ouvre sur une tête bergamottée renforcée par de la coriandre, épice aux accents citronnés. Très vite, un coeur floral moelleux et épicé s'épanouit, comme pour faire écho à Opium, justement (mais en moins épicé): des roses, du jasmin, de l'ylang-ylang travaillé en sourdine, du clou de girofle et une note de pêche. La même que l'on retrouve dans Mitsouko. Si celle de Mitsouko faisait écho à l'odeur incroyable d'une peau de femme, un peu poudrée, celle de Coco est vive, perçante, c'est l'odeur de la peau d'une femme fatale. En plus de la pêche, on peut distinguer de la prune, très certainement due à l'emploi d'une molécule nommée prunol. Mais ces notes de fruits sont liquoreuses, à la limite de l'odeur entêtante et légèrement écoeurante de fruits qu'on aurait laissé pourrir au soleil. Chose intéressante, le prunol sera très largement réutilisé quelques années plus tard dans un parfum qui, lui, semble s'inspirer encore plus directement de Mitsouko, à savoir Féminité du Bois. Les notes de fond ne sont pas plus apaisées : un santal rond et chaud renforcé par de la vanille et de l'ambre, et les notes animales de la civette, débarrassée ici de ses relents un peu fécaux.


Construit comme un parfum de brune, Coco varie sur chaque peau, et peut prendre des accents plus fragiles, comme peut parfois le faire Mitsouko. Coco est une armure dans laquelle la garçonne ou la femme fatale s'affirme, et dans laquelle l'ingénue cache ses failles, comme derrière un rouge à lèvres sang ou une paire de talons. L'ingénue qui veut se sentir invincible, ou la vamp qui a peur de ses faiblesses. Et telle est Louise, l'héroïne des Nuits De La Pleine Lune, film de Eric Rohmer sorti justement en même temps que Coco.



Les Nuits de la Pleine Lune est le quatrième film de l'ensemble des six films qui constituent la série des Comédies et Proverbes, illustrants chacun une citation où un proverbe. Les Nuits de la Pleine Lune ou « Qui a deux femmes perd son âme, qui a deux maisons perd sa maison », proverbe de la province de Champagne.


Partagée entre son Marne-la-Vallée et le quartier latin, Louise (interprétée par Pascale Ogier) badine avec l'amour. Elle aime son fiancé Rémi mais elle lui est insaisissable. En voulant profiter de sa jeunesse et jouir de sa liberté, elle joue avec le feu. D'abord avec le désir qu'elle lit dans les yeux de son ami Octave (Fabrice Luchini), écrivain qui souhaiterais la voir à ses côtés plutôt qu'avec. Puis avec un inconnu croisé à une fête chez son amie Camille, fête à laquelle se croisent Octave et Rémi. Commence alors un jeu de séduction plus ou moins conscient entre les différents personnages. Louise joue avec l'amour en voulant assurer son indépendance et s'éloigne de son fiancé, prétendant que s'il le veut, il peut être libre lui aussi.

Mais c'est en comprenant le jeu que joue Louise que Rémi finit par la perdre. Alors qu'elle décide de revenir vers lui, il ne l'aime plus, car de son côté, il en aime un autre. Comme toujours, Rohmer décrit avec subtilité les rapports amoureux entre les êtres, dans un langage qui n'appartient qu'à lui. Un film d'une surprenante musicalité, où le phrasé particulier de Pascale Ogier se mêle à celui de Fabrice Luchini, le tout avec la musique d'un groupe que j'adore, Elli & Jacno, qui ont composé la BO du film. Fait intéressant, la chanteuse du groupe, Elli Medeiros fait une apparition en cameo au moment de la scène de danse chez Camille, sur sa propre chanson, Les Tarots.


Louise est ainsi le prototype même de la femme que je verrais porter Coco, forte et fragile, bien loin de l'image renvoyé par la publicité de Jean-Paul Goude avec Vanessa Paradis en petit oiseau en cage. Publicité superbe, certes mais Vanessa Paradis manque de force pour incarner Coco. Mutine, fatale et un brin énervante, autant d'adjectifs qu'il est possible d'attribuer à Louise, ou à Coco.


Enfin, revenons à Coco Chanel, la vraie. On peut s'étonner qu'une femme ayant une vision aussi sobre de la mode féminine puisse vivre dans un appartement au décor aussi chargé J'ai lu quelque part dans un livre de l'auteur britannique E M Forster que la maison, l'endroit où nous habitons est en réalité le reflet de notre âme et qu'à ce titre, une maison pourra plus nous renseigner sur son habitant que la personne elle même. Pour Chanel, je pense qu'il n'est pas étonnant de la savoir vivre dans un tel endroit : avec sa personnalité complexe, son appartement baroque ne pouvait être que le reflet de son âme.

mercredi 8 septembre 2010

très cher traître



Musique : Schubert, Das Wandern
(pour activer la musique, faire "clic droit" puis "ouvrir dans un nouvel onglet")





Comme vous avez déjà certainement pu le deviner dans certains de mes précédents articles, Etat Libre d'Orange est une marque que j'aime bien. Bien évidemment, on peut leur reprocher pas mal de défauts : des compositions parfois un peu bancales, certaines matières premières de qualité moyenne et évidemment une image parfois un peu ridicule. Soit. Mais, s'il y bien quelque chose qu'on ne pourra jamais reprocher à cette marque, c'est de ne rien évoquer. Chacune des compositions que j'ai pu sentir, à ce jour, m'a paru incroyablement explicite, et pas seulement d'un point de vue purement sexuel (et c'est d'ailleurs en grande partie grâce au pouvoir d'évocation de l'odorat que je me suis tournée vers le monde du parfum). Si, côté évocations parfumées, la maison Guerlain est reine, celle-ci m'évoquerait plutôt la peinture impressionniste, jouant sur l'émotion et les sensations. Chez ELO, on est vraiment dans l'hyperréalisme. Et pas toujours du meilleur goût, d'ailleurs. Je pense que c'est principalement dû au fait que pratiquement toutes leurs créations ont une structure baroque, et que pour la plupart, cette structure vient du fait que le nez veut raconter une histoire : l'angelot baroque (je parle ici de peinture) tout en chair et en dorures du Divin Enfant, le matador de Vierges et Toreros, etc. Histoires plus ou moins sensuelles (voire sexuelles). Ou pas.


Eloge du Traître est à l'heure actuelle une de mes références préférées chez Etat Libre d'Orange. Ce n'est certes pas la création qui a l'identité olfactive la plus marquée, ni la plus originale de la gamme mais je lui trouve malgré tout de nombreuses qualités, et en particulier d'être bien équilibrée et d'avoir un très grand pouvoir d'évocation.


Dans l'ensemble, Eloge du Traître se présente comme étant un fougère de facture assez classique aux accents aromatiques. Plus proche de Jicky que de Le Mâle, la lavande en moins. La tête tourne autour de notes d'armoise et de clou de girofle qui donnent un effet de végétation assez « épicée », et assez âpres dans l'ensemble. On retrouve ces notes d'armoise dans le Bandit de chez Robert Piguet, bien que celles-ci m'apparaissent à la fois comme étant plus« brouillées » mais en même temps plus agressives dans une composition qui tourne majoritairement autour de cuir et de tabac. Ici, c'est un effet de végétation qu'on ressent davantage : l'armoise étant très certainement renforcée ici par un accord assez classique de géranium et d'agrumes (très certainement de la bergamote : étant assez insensible aux agrumes lorsque ceux-ci se présentent en note de tête, je les devine plus que je n'arrive à les sentir). Ensuite, le côté végétal est renforcé avec un coeur riche en laurier et en pin, deux notes que je trouve assez difficiles à manipuler : la première risquant, si elle est mal utilisée, de tomber dans le côté pot-au-feu, et la seconde, dans le côté désinfectant. J'aime beaucoup l'odeur du laurier : elle me rappelle à la fois le savon d'Alep mais également des odeurs de cuisine et de potager. Pour adoucir ces deux notes, on retrouve un accord - un peu pervers, il faut le dire - de cumin mêlé à de l'hédione, molécule rappelant le jasmin. C'est ce même accord que l'on retrouve dans Eau Sauvage et qui vient débaucher ce parfum qui, sinon, risquerait de tomber dans le registre « cologne pour pépé ». Enfin, on a un fond boisé qui mêle le patchouli à des notes plus chaudes de cuir. Et des muscs en faible quantité, histoire de donner un peu de consistance au tout.


Dans l'ensemble, je trouve qu'il y a une forte ressemblance entre cet Eloge du Traître et le merveilleux Fou d'Absinthe de l'Artisan Parfumeur, créé par Olivia Giacobetti, et notemment pour tout ce qui concerne leurs notes de tête et de coeur. Mais, plus encore que Fou d'Absinthe, Eloge du Traître semble reprendre l'équation utilisée pour les notes de fond dans Bel Ami, de chez Hermès : un fond boisé (presque chypré) et animalisé, annoncé par des notes de coeur épicées.


Disons que globalement, j'apprécie beaucoup les fougères aromatiques lorsque celles-ci ne surjouent pas la carte du mâle hyper testostéroné. Et ce parfum joue avec élégance sur ce registre.


C'est dans sur un registre plus sensible, moins macho que se développe l'Eloge. Ses accords aux accents à la fois rétro et sensibles me font invariablement penser au mouvement romantique, allemand en particulier (ou plutôt au Sturm und Drang – Tempête et Elan- , mouvement précurseur du romantisme presque exclusivement allemand). En fait, aussi étrange que cela puisse paraître, j'associe mentalement cette fragrance au livre fondateur de ce mouvement, Les Souffrances du Jeune Werther de Goethe (c'est également le premier roman du poète allemand). Et ce par les notes de pin, que j'associe à la Forêt Noire, tout en forêts et en sommets ; par ses notes aromatiques d'armoise, évoquant plutôt un village alsacien paisible endormi par la chaleur en plein après-midi de juin ; et par ses notes orientalisantes de savon d'Alep (un idéal de voyage, d'un ailleurs plus ensoleillé, leitmotiv romantique à la Delacroix ?).


Der Wanderer über dem Nebelmeer, Caspar David Friedrich.


Eloge du Traître, c'est le parfum que j'imaginerais porté par le jeune romantique allemand, la figure classique du « Wanderer », qu'il soit peint en Voyageur au Dessus de la Mer de Nuages de Caspar David Friedrich ou chanté dans un opéra de Schubert. Werther est un peu tout cela. Voyageur solitaire, il se meurt d'amour pour Lotte (Charlotte), laquelle est cependant promise à un autre, Albert. Bien qu'elle le sache épris d'elle, Lotte ne cède pas à ses avances, se marie avec son promis et demande à Werther, par convenance, de la voir moins souvent. De plus en plus désespéré, Werther finit par demander à Albert de lui prêter ses pistolets « pour un voyage », ces derniers lui étant remis par une Lotte éprouvée. Wether finit par se donner la mort d'une balle dans la tête, mais ne meurt qu'au bout d'une longue agonie. Il finit enterré sous un tilleul, arbre souvent décrit dans ses lettres par le héros.


Roman-clef du Sturm und Drang, Werther reçut de vives réactions à sa parution. Que ce soit du côté de ses admirateurs et de ses détracteurs d'ailleurs, puisqu'il abordait un le suicide, thème tabou à l'époque, mais qu'on retrouvera par la suite dans de nombreuses oeuvres, romantiques ou non (j'ai notamment en tête un tableau exposé au Palais de Beaux-Arts de Lille représentant une jeune femme essayant de se donner la mort par asphyxie).


Outre le personnage principal, Werther, le Traître évoque par ses accents aromatiques légèrement résineuses les paysages de campagne et de montagnes plantées de sapins décrits dans l'oeuvre, riche en allusions olfactives. Dès la première « lettre » (car les Souffrances du Jeune Werther est un roman épistolaire), le ton est donné : descriptions d'une nature joyeuse et accueillante, et surtout, cette phrase, naïve et exaltée : « Il n'est pas d'arbre, il n'est pas une haie qui ne soit une gerbe de fleurs et l'on voudrait devenir hanneton pour voguer dans cet océan de senteurs parfumées et y trouver toute sa pâture ».


Tout comme la progression qui s'opère en Werther et dans le paysage qui l'entoure (le paysage, reflet de son âme tourmentée ?) la progression olfactive va elle aussi en s'assombrissant. Gai, lumineux au départ, il se pare par la suite de riches accents pour finir dans des tons froids, sombres, pour mieux préfigurer une mort horrible certes, imminente, mais salvatrice.


Ce parfum a été conçu pour rendre hommage à tous les grands traîtres : Judas, Remus, Brutus... Traîtres qui ont fait l'histoire, assassins, délateurs en tous genres. Mais à chaque fois, la victime est un Autre.


En se suicidant, Werther ne commet pas une traîtrise envers quelqu'un d'autre mais envers lui même. Le refus de la vie, n'est-ce pas la plus grande des traîtrises ?

mercredi 1 septembre 2010

girls


Je viens de découvrir à l'instant cette vidéo, ultra léchée comme je l'aime, ainsi que la chanson, qui m'ont tout de suite plu.

Girls - "Lust For Life" (official video)

mercredi 21 juillet 2010

19 (le coeur ou la raison)



Il y a des oeuvres qu'on voudrait tant aimer, comprendre et pouvoir se les approprier. Des chefs d'oeuvre dont on espère un jour qu'ils feront partie de notre histoire personnelle. Mais on a beau les voir, sentir, écouter à maintes et maintes reprises, se renseigner sur eux et, rien à faire, il y a toujours quelque chose qui nous échappe et qui fait que l'oeuvre en question devient opaque.
Je suis dans ce cas pour de nombreuses oeuvres : la musique de Chopin, la peinture de Rubens, et un très grand parfum que je n'ai découvert qu'assez récemment, à savoir le superbe Chanel No 19.


J'ai apprécié ce parfum sur touche lorsque je l'ai senti pour la première fois (avec une petite préférence pour la version eau de parfum) mais ce n'a pas été un claque, un déclic (bon ou mauvais, d'ailleurs) ou un coup de coeur comme avec des parfums tels que Dans Tes Bras, Féminité du Bois ou encore Après l'Ondée. Juste une impression positive, qui peut donner envie d'aller plus loin, d'essayer à nouveau pour être séduite.


Après avoir entendu énormément de bien du No 19, je me suis fait faire un échantillon afin d'apprivoiser ce parfum sur ma peau. Et là, j'ai beau avoir essayer et ré-essayer, rien à faire : le Chanel No 19 et moi sommes tout simplement incompatibles.


Ce n'est pas tant un problème de notes qui ne tiennent pas ou qui virent : c'est l'incapacité qu'a ce parfum à provoquer en moi une émotion, une association ; chose qui se passe d'ailleurs habituellement avec les autres parfums. Mais là, impossible.


Alors oui, c'est une très belle création. Une tête agréable, avec un galbanum justement dosé : pas trop puissant (contrairement à (untitled), héritier direct du No 19 qui je trouve, joue un peu trop dans la surenchère de ce côté là), pas trop âcre, et mêlé à quelques aldéhydes qui annoncent un coeur floral assez poudré : rose, ylang, jasmin sans doute et des notes vertes très légèrement terreuses apportées par la jacinthe (qui, entre parenthèses, est l'une de mes obsessions olfactives) et surtout de l'iris. Et puis un fond légèrement chypré, mousse de chêne en tête, avec également du patchouli, un peu de vanille, du santal et de l'ambre.


Dans l'ensemble, ce No 19 me fait penser à un parfum Guerlain sorti quelques années auparavant, à savoir Chant d'Arômes, dont ma mère possédait un flacon dans lequel j'ai allègrement tapé durant mes années à l'école primaire. Mais alors que je trouve que ce Guerlain, et tous les Guerlains en général sont vraiment expressifs (dans le sens où, tout de suite, une image nous vient à l'esprit dès la première olfaction), le No 19 est tellement abstrait que je trouve qu'il est assez difficile de se l'approprier. Et c'est un trait commun à la plupart des Chanel que j'ai pu sentir (sauf peut-être Coco, qui se rapproche un peu des Guerlain dans la forme et l'esprit). Guerlain repose beaucoup sur des images, des sentiments : il y une très grande capacité d'évocation, tandis que Chanel est inflexible et abstrait. Chanel serait donc très cérébral et reposant sur la raison pure tandis que Guerlain laisserait une plus grande part aux émotions : c'est encore l'éternel duel entre le coeur et la raison (pour ma part, je me suis la plupart du temps rangée du côté de la raison mais je pense que cette fois-ci je vais me ranger dans le camp « Guerlain »)


Je le trouve très beau, mais je suis incapable d'émettre un jugement à son propos : est-ce que j'aime ou pas ? Le fait est que je n'arrive pas à le cerner, à le comprendre, donc je pense que le Chanel no 19 fait définitivement partie des oeuvres (avec Rubens et Chopin) qui m'échapperont à tout jamais.

mardi 13 juillet 2010

(untitled) : avis



J'avais déjà parlé de ce parfum -sans le connaître réellement- dans un article datant de mars où j'exposais mes attentes et mes appréhensions concernant (untitled). Je l'ai néanmoins senti peu après mais j'ai préféré attendre avant de donner mon avis.


Il faut bien l'avouer, ma première impression a été plus que détestable. Je trouvais la fragrance bancale, et pour tout dire pas agréable du tout. Les notes de tête étaient, je trouve, lourdes et écoeurantes. J'avais l'impression que deux tourbillons parfumés, le premier, vert, s'en allant en se rétrécissant avec le temps, et le second aux accents balsamiques qui s'en allait grandissant essayaient tant bien que mal de s'encastrer sans jamais se mêler l'un à l'autre et sans grande cohérence. Deux tourbillons que tout opposaient en fait coexistant dans une sorte de cacophonie olfactive pas des plus agréables. J'ai beau l'avoir essayé et réessayé plusieurs fois, rien à faire, toujours cette même répulsion.


Par contre, il y a peu, j'ai reçu en échantillon par la poste, ce qui m'a laissé tout le loisir de le tester chez moi au calme. Et j'ai pu le redécouvrir. Disons que maintenant, j'ai un avis un peu moins négatif, mais je ne peux m'empêcher de trouver que la publicité du parfum (tordante, par ailleurs) a fait part de mégalomanie assez excessive par rapport au jus qui nous est ici proposé.


Tout d'abord, on a un souffle de galbanum assez puissant, qui, par chance, évite de tomber dans le âcre comme Y de Yves Saint Laurent semble parfois le faire. Ce galbanum est accompagné de lentisque, note qu'on retrouve dans la tête de Habanita. Cette tête me fait énormément penser à l'odeur du buis fraîchement coupé au printemps, un odeur verte assez particulière. Ensuite vient un fleur d'oranger qui vient adoucir la composition en lui donnant un aspect plus doux, cotonneux mais limite médicinal. Comme souvent, une touche d'iris vient marquer la transition entre notes de coeur et notes de fond, cet iris étant, je trouve, assez terreux. Puis après, c'est une sorte de débauche de muscs, de résines -benjoin et encens en tête- et de santal qui vient apporter cette facette blanche, balsamique que l'on trouve dans ce parfum.
Pas des plus désagréables, mais ce n'est pas du « jamais-senti en parfumerie » non plus. Je le vois plutôt comme un version « modernisée » de Chanel No 19 (bien que ce dernier n'ait pas besoin d'être modernisé de quelque façon que ce soit, loin de là). Certes, on peut considérer qu'il y a rupture dans le sens où les parfums verts ne sont pas spécialement répandus côté lancements ces dernières années (exception faite de A Scent) et qu'on a souvent à faire à des jus de fruits assez insipides. Alors, oui, (untitled) sort un peu du lot parmi ces lancements. Mais après, on est pas non plus dans la super innovation non plus puisque la fragrance reprend des thèmes olfactifs déjà très usités : il suffit de sentir, au choix, le No 19 ou Y pour se rendre compte que c'était pour ces fragrances, et pas pour (untitled) que la rupture a eu lieu.


Et puis, en parlant de déjà-senti, je ne suis pas la seule à remarquer qu'il y a une parenté plus qu'ambiguë entre certains parfums Prada et ce Margiela. Et pour cause, puisque c'est le même nez, Daniela Andrieux, qui se cache derrière (untitled) et les parfums Infusion d'Iris et L'Eau Ambrée. Si on pressent une parenté entre Infusion d'Iris et (untitled) à cause des notes « vintage » d'iris, de benjoin et de fleur d'oranger employées par la créatrice, on a carrément l'impression de plagiat olfactif lorsqu'on compare la fragrance Margiela avec L'Eau Ambrée. Sérieusement, les notes de coeur sont exactement pareilles. Je n'avais pas senti L'Eau Ambrée avant disons, il y a une semaine, mais je voyais bien la parenté entre l'Infusion et (untitled). Maintenant que j'ai senti cette eau, la ressemblance saute aux yeux (enfin, au nez). Donc côté originalité, on repassera.


Personnellement, je pense qu'il aurait été beaucoup plus judicieux de créer un parfum tournant autour du patchouli pour une première fragrance Martin Margiela puisqu'il s'agit de la signature olfactive de la maison, et ce bien avant qu'il soit question de créer un parfum à leur nom. (d'ailleurs, en parlant de la maison, je suis vraiment contente pour eux parce qu'après une période de creux suivant le départ du maître, elle semble avoir repris du poil de la bête et livre un collection automne-hiver assez intéressante : pourvu que ça dure !)


Un détail intéressant, c'est que je trouve qu'il y a une note de plâtre frais, très Margielienne justement, dans la composition qui vient donner un côté un peu décalé à l'ensemble. Si je devais retranscrire visuellement le parfum, je dirais : le château de Versailles relooké façon Margiela sous la pluie. C'est-à-dire recouvert intégralement d'un drap en coton blanc, avec simplement un chiffre dans un cercle imprimé dans un coin. Il faudrait imaginer le sol et les murs recouverts d'enduit frais blanc, avec du plâtre plein les escaliers. Et dehors, une pluie viendrait s'abattre sur les graviers, les oranger en fleurs dans leurs bacs et les jardins à la française bordés de buis et chargés d'iris en fleurs.


C'est un peu tout cela que m'évoque (untitled) : malgré leur volonté de faire un parfum neutre, sans évocation olfactive, les codes de la maison finissent par emprisonner la parfum dans son propre univers : au lieu de ne rien évoquer, il finit par évoquer Maison Martin Margiela elle-même.